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Pourquoi on trompe? - entête

Pourquoi on trompe?

Les statistiques sur l'infidélité varient selon les études, mais on estime normalement qu’entre 20% et 35% des gens ont déjà trompé un partenaire. Mais qu’est-ce qui pousse une personne en couple à être infidèle? La réponse habituelle à cette question, c’est « parce que son couple ne va pas bien » ou « parce que ses envies sexuelles ne sont pas comblées ». Mais une psychothérapeute et conférencière d’origine belge propage en ce moment une vision de l’infidélité qui bouscule les explications traditionnelles.

Esther Perel croit que cette idée selon laquelle ce sont les personnes malheureuses et insatisfaites qui trompent est un mythe. L’infidélité est un comportement commun, mais très peu compris, soutient-elle.

« Contrairement à ce que l’on peut croire, l’infidélité a beaucoup plus à voir avec le désir qu’avec le sexe. Un désir d’attention. Un désir de se sentir spécial. Un désir de se sentir important. » L’infidélité n’en dirait pas tant sur notre rapport à notre partenaire ou sur l’état de notre couple, mais plutôt sur notre rapport à nous-mêmes, dit-elle. Ainsi, plein de gens heureux en amour et épanouis au lit trompent leurs amoureux.

Et ce qui rendrait l’infidélité si attirante, ce serait précisément son caractère insatisfaisant. « La structure même d’une liaison, le fait que vous ne pouvez jamais vraiment avoir votre amant, c’est ce qui alimente votre désir. C’est, en soi, une machine à désir. » L’aventure illégitime donne à l’infidèle ce que le couple ne peut pas lui fournir : l’inassouvissement.

Mais déjà, de quoi parle-t-on lorsqu’on évoque une trahison amoureuse? Mme Perel pose la question sans jamais y répondre précisément. C’est comme une énigme qu’elle nous présente.

 

Qu’est-ce qu'être infidèle?

Dans le cadre de l’émission Sexplora, j’ai réalisé une petite expérience pour tenter de cerner ce que constitue une infidélité. Je suis allée dans des lieux publics munis d’une paire d’écouteurs, d’un album d’ACDC et d’une série de questions. Je suis allée à la rencontre de couples pour demander à chaque membre du tandem, à tour de rôle, si tel ou tel geste représentait une infidélité. Regarder de la porno? Envoyer un dickpic ou un boobpic? Frencher quelqu’un? Cruiser sur Facebook? Garder contact avec un ex en secret? Penser à quelqu’un d’autre en faisant l’amour? Pendant que l’un répondait, l’autre écoutait du ACDC et n’entendait pas les réponses. Puis on inversait, et à la fin on comparait les résultats… qui ne concordaient pas toujours (j’espère ne pas avoir brisé trop de couples ce jour-là.) Ce qui était unanime, en revanche, c’est qu’aucun couple ne s’était jamais vraiment parlé de ce que représentait “tromper” à leurs yeux.

En couple, on présume de la fidélité de l’autre en se disant grosso modo que ses parties génitales n’entrent pas en contact avec les autres, mais à part ça, il y a un flou. Même si la fidélité est vue comme étant primordiale, les limites qui la définissent sont taboues.

Un de mes films préférés de tous les temps, c’est Last night. C’est l’histoire d’un couple marié (SPOILER ALERT) qui est séparé l’espace d’une nuit (SPOILER ALERT J’AI DIT), et chaque époux se retrouve en présence d’une personne qui les attire. (DERNIÈRE CHANCE APRÈS JE TE RACONTE LA FIN) Après toute une nuit de tergiversations, l’homme marié finit par coucher avec sa collègue (Eva Mendes), sans éprouver de sentiments. Quant à la femme mariée, elle passe une nuit à dormir avec son ex (Guillaume Canet) pour qui elle a encore des sentiments (QUI SE REMETTRAIT D’UNE RUPTURE AVEC GUILLAUME CANET JE VOUS LE DEMANDE), mais elle ne fait pas l’amour avec lui. Qui est pire que qui? Si vous aimez vous chicaner avec vos amis, faites-leur écouter ce film et poser la question. Bagarre garantie.

Parce qu’on ne s’entend pas sur les limites de la fidélité et les degrés de la tromperie.

 

Le polyamour, l’avenir de la monogamie?

« Auparavant, quand on parlait de monogamie, ça voulait dire : une personne pour toute la vie. Aujourd’hui, ça veut dire : une personne à la fois », souligne avec justesse Esther Perel dans ses conférences.

À l’époque où le divorce était interdit, nos arrières grands-parents infidèles se disaient probablement que si seulement ils pouvaient changer de partenaire et recommencer leur vie avec leur amant, ils seraient plus heureux et n’auraient pas besoin de tromper... Nous leur donnons tort. Nous pouvons recommencer nos vies amoureuses autant qu’il nous plait, et nous trompons quand même.

Devant l’échec même de cette stratégie de la monogamie en série, devant la constante popularité de l’infidélité, certaines personnes aspirent à une autre configuration amoureuse et se mettent au polyamour. Ils entretiennent plusieurs relations à la fois, en toute transparence avec chacun de leur partenaire.

Mais sont-ils pour autant à l’abri de l’infidélité? Pas forcément. Parce que toute relation implique des codes et des règles, et donc un potentiel de les enfreindre. Esther Perel abonde en ce sens : « même lorsqu’on a la liberté d’avoir plusieurs partenaires sexuels, il semblerait qu’on soit quand même attiré par le pouvoir de l’interdit. Quand on fait ce qu’on sent qu’on ne peut pas faire, on a alors le sentiment de réellement faire ce que l’on a envie de faire. » Le seul moyen entièrement fiable de ne pas être trompé et ne pas tromper reste le célibat.

Néanmoins, le polyamour va effectivement plus loin dans la liberté amoureuse et sexuelle. Ça ne veut pas dire pour autant que ça convient à tout le monde. Énormément de gens - y compris des personnes qui ont déjà trompé et qui ont déjà été cocues - sont férocement attachés à la monogamie.

Mon hypothèse, c’est que la majorité des gens apprécie la contrainte. On a beau vouloir du choix, reste que la liberté comporte des inconvénients, et que la contrainte a des avantages. Ainsi, le fait de limiter son amour et son corps à une seule personne permet de conférer un caractère d’unicité à la relation. Ça la rend spéciale. Les polyamoureux vous diront qu’eux aussi ont des relations spéciales, que chacune de leur relation est unique. Tant mieux. Mais la rareté reste pour la majorité des gens intrinsèquement liée à la valeur.

Le polyamour et la monogamie sont deux solutions parallèles pour satisfaire des envies qui sont contradictoires : l’envie de liberté et l’envie de contrainte. L’infidélité, c’est ce qui survient lorsqu’on tente de répondre à ces deux envies en même temps. Lorsqu’on est égoïstement prêt à assumer ni la monogamie, ni le polyamour, ni le célibat - qui impliquent tous de renoncer à quelque chose.

Selon Esther Perel, nous vivons à une époque périlleuse pour la monogamie. Les déplacements pour le travail sont communs, les réseaux sociaux décuplent les liens avec les autres et la pornographie se consomme sous plusieurs formes en ligne. On peut toutefois se consoler en considérant aussi cet autre constat de Mme Perel : s’il n’a jamais été aussi facile de tromper qu’aujourd’hui, il n’a par ailleurs jamais été aussi difficile de garder un secret...