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Poltergraine, ou le spectre de la performance - entête

Poltergraine, ou le spectre de la performance

Minuit. La maison est sans bruit. Dans le sous-sol, une silhouette est assise devant une télévision muette. À l’écran, des formes mauves et bleues, indistinctes, bougent frénétiquement en suivant une fréquence inconnue. Non, je ne parle pas de Poltergeist, mais bien d’un jeune homme qui essaie de se crosser en regardant un film de cul sur un poste verrouillé de Canal Indigo.

Car oui, à l’époque de Nirvana et des tamagotchis, l’accès à la nudité n’était pas aisé. Catalogues de brassières, films français à Télé-Québec et imagination, voici les principales sources de totons sur lesquelles pouvait compter un jeune homme en pantalons cargo à la fin des années 90s. C’est pourquoi rendu au moment de sa première fois, ce jeune homme, dont la seule expérience sexuelle est de voir son professeur de FPS dérouler un condom sur un pénis en bois, est donc un peu perdu et s’évertue du mieux qu’il peut à mettre les points sur les G et les barres sur les tits.

Était-ce mieux ainsi? Peut-être que oui, peut-être que non. Quoi qu’il en soit, force est de constater que «la game a changé», pour paraphraser les Louveteaux. Aujourd’hui, à l’époque d’Internet et des téléphones intelligents, on peut regarder de la pornographie à tout moment, même en attendant l’autobus (un conseil: c’est plus discret avec des écouteurs). En plus de la pornographie, la sexualité en général est aussi omniprésente, que ce soit dans une publicité de poutine ou dans une série médiévale où seuls les dragons ne fourrent pas. Cette domination ne se limite pas aux médias, mais détermine aussi nos rapports sociaux, comme en témoigne le succès des applications de rencontre/fourrage comme Tinder. Ainsi, il est désormais plus facile de se trouver une date pour la soirée que de changer le mot de passe de son courriel (je m’en rappelle pas de la couleur de mon premier chat, C’EST-TU UN CRIME???). Bref, dans un monde où la sexualité est valorisée à l’extrême et où c’est plus gênant d’être célibataire que de chier dans ses culottes à La Ronde, les gens se mettent beaucoup de pression dans la couchette.

On le sait, pour les femmes, ce n’est pas évident. La mode, la pub et la fiction nous pitchent  à longueur de journée des femmes jeunes et sexualisées; objets de désir, et particulièrement du désir des hommes. Et bien que plusieurs initiatives visent à modifier l’image de la femme «idéale» dans les médias, ce sont encore de jeunes mannequins prépubères que l’on voit dans les annonces de jeans, pas Lise Dion (mais je lance l’idée: des jeans en pain). Dans les rapports sexuels, les femmes ont donc la pression d’être belles, sexy, désirables en plus d’être autant ouvertes d’esprit que d’orifice pour accoter les «prouesses» des porn stars. Bref, ça l’air vraiment rushant.

Pour les hommes, la pression au niveau de l’image et de la sexualisation de notre identité est peut-être moins contraignante. Mais ce que la pornographie et l’omniprésence de la sexualité semblent avoir comme impact est plutôt au niveau de la performance. Car dans cette vision toute génitale et réductrice du sexe que la porn véhicule, le pénis en érection fait office de gaz à fondue: sans lui, rien n’est possible. À cela s’ajoute une sorte de chevalerie malsaine où faire jouir une femme rapidement est perçu comme une victoire, alors qu’éjaculer rapidement est perçu comme une défaite (être tout nu avec quelqu’un qu’on apprécie devrait toujours être considéré comme une petite victoire, à mon humble avis) . Évidemment, cela met beaucoup de pression sur les hommes, qui sont terrorisés à l’idée de ne pas durer assez longtemps, de ne pas avoir un pénis assez gros, de ne pas obtenir une érection de très haute qualité, etc. COMME SI ON NE PENSAIT PAS DÉJÀ ASSEZ À NOS GRAINES COMME ÇA. Malheureusement, cette obsession nourrit l’anxiété qui est à la source de plusieurs problèmes relationnels et sexuels, dont les difficultés érectiles.

Je connais des gars qui comptent le nombre de chansons qui jouent pendant qu’ils font l’amour pour évaluer leur durée («Faut au moins que je me rende à Toune d’automne...»); des gars qui googlent «penis average size» assis sur la toilette; des gars qui prennent off quand ils ont une date le soir pour se crosser tout l’après-midi pour pouvoir durer plus longtemps. Qui sont ces gars? NICKELBACK.

Ben non. Ces gars, ce sont plus ou moins vous et moi (probablement plus moi que vous).

Personnellement, je crois qu’avec le temps et les expériences, on finit par comprendre que tout peut nous arriver et moins stresser par rapport à l’aspect «technique» de nos relations sexuelles. Au fil des situations et des filles, j’ai tout vécu: venir vite, pas vite, jamais; pas bander, bander moyen, jamais débander; avoir le boutte qui enfle ben gros avec une genre de texture de pinotte comme un drumstick (ok ça c’est peut-être juste moi). Mais peut-être que si j’avais été éduqué sexuellement par PornHub plutôt que Monsieur Guertin, j’aurais plus de difficulté à relativiser tout ça.

Mais peu importe notre âge, on vit tous dans le présent, un présent où la pression d’être performant, pas seulement sexuellement mais en général, nous attaque de toutes parts: au travail, à l’école, avec nos amis et notre famille, etc. Même notre vie privée est mise en spectacle à coup de stories et de selfies. «Essaies-tu de me dire que j’ai passé la journée aux pommes juste pour 15 likes????».  Le seul rempart d’intimité qui nous reste, c’est justement dans la chambre à coucher. Au lieu de vouloir recréer des succès du cinéma comme «Étudiantes en chaleur 2» ou «Noël hard avec grand-maman», pourquoi ne pas apprécier le fait d’être nu et sans défense devant quelqu’un qui n’est pas là pour nous «liker»? Pourquoi ne pas trouver dans l’intimité un peu de répis et d’authenticité, sans penser que chaque faux pas peut faire de nous le prochain Tequila-Heineken-pas-le-temps-de-niaiser? Pensez à ça, pendant ce temps-là je m’en vais réécouter «Noël hard avec grand-maman», j’avais comme oublié que ça existait.