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La soif du moka choka latta - entête

La soif du moka choka latta

« C’est vrai ce qu’on dit sur les femmes noires? » Je ne compte plus le nombre de fois où on m’a abordée comme ça. Sur le web, en personne, des hommes sont pressés de savoir si je suis à la hauteur de l’image délurée qu’ils se font de moi et de mes consoeurs mélaninées.

Évidemment qu’une question comme ça en appelle une autre qu’on devine salace, parce que dans la psyché collective, la femme noire est un être hypersexualisé. Aussi ai-je pris pour habitude de demander des éclaircissements à mes interlocuteurs afin de limiter les dérapages. Gros caprice de ma part : j’aime que mes conversations ne bifurquent pas trop rapidement vers le bas de la ceinture, comprenez?

Bref, à mon « Pardon? Mais qu’est-ce qui se dit sur les femmes noires? », je n’obtiens habituellement pas de réponse si ce n’est qu’un éclat de rire bien gras ou une série d’emojis au regard coquin (vous savez duquel je parle).

La prochaine étape est de complimenter mon apparence. Ça commence avec ma carnation. « Mmmh, une peau café au lait… ou tire-t-elle plutôt sur le caramel? » Aux « sexy chocolat » (balancés de manière non ironique) s’ajoutent souvent aussi la cannelle et la cassonade. On dira bien ce qu’on voudra, mais le guide alimentaire canadien est une ressource inestimable pour beaucoup d’entre nous.

Viennent ensuite mes lèvres charnues et mes fesses bombées, héritage génétique et arguments pour ceux qui s’imaginent beaucoup, beaucoup de choses sur la performance des femmes noires au lit.

Le corps de la femme noire est un objet de curiosité depuis des siècles. De Saartjie Baartman, à Nicki Minaj, en passant par Joséphine Baker, nos « booty » généreux font le spectacle, alors autant en faire des money maker quitte à devoir les secouer, secouer, secouer.

Et c’est là qu’on arrive à l’étape du « jungle fever ». Grrrrr. Les femmes noires, ces panthères. Agressives, indomptables, sauvages. Quand même, soulignons-le, nous sommes passées de guenons, à panthères. L’Histoire se rachète. Ou pas.

Un gars particulièrement insistant m’a déjà dit que je faisais ma « femme noire farouche ». Ben non chose, l’insaisissable créature que je suis avait tout simplement autre chose à faire que de te répondre dans l’immédiat.

Mention spéciale aussi au « t’es belle pour une femme noire », qu’on me sort une fois de temps en temps. Je le glisse ici, mais disons que ça passe de tout commentaire.

Je parle de ma propre expérience, mais sachez que j’ai une pensée pour mes amies latinas, autochtones, arabes et asiatiques qui n’en peuvent des comparaisons aux Shakira et J-Lo de ce monde, des allusions à Pocahontas, des références douteuses aux Milles et nuits ou encore à cette obsession toute occidentale pour les geishas.

Apparemment qu’il faut prendre tout ça comme des compliments. Mais je vous assure que quand ces expressions creuses reviennent à répétition, il en ressort une impression de déshumanisation et des relents de colonialisme. C’est lourd, c’est réducteur, c’est lassant et frustrant.

J’en entends déjà se plaindre à l’arrière. « 2018, ça y’est on peut VRAIMENT pu rien dire !!!!» ou encore « Cruiser des gens d’une autre ethnie que la nôtre c’est surtout une preuve qu’on est ouvert d’esprit maudite folle!!! »

Wô, wô, wô. Du calme. Inspirez, réalignez vos chakras, expirez.

Je ne dis pas aux hommes [blancs] d’arrêter de faire la cour aux femmes de couleur. Ce que je leur demande, c’est plutôt de se questionner sur la façon dont ils le font. Sur leurs motifs aussi.

Votre « j’adore/je ne sors qu’avec les femmes [insérez ici une ethnie ou une couleur de peau autre que blanche] » est l’illustration parfait du concept de racialisation.

Lorsque vous nous regardez, vous voyez avant tout la « race » et les stéréotypes que vous lui attribuez.

Vous placez donc notre appartenance ethnique au centre de tous nos rapports et ces derniers finissent invariablement par refléter la dynamique du dominant/dominé où vous êtes évidemment les dominants et nous les dominées.

La femme racisée devient ainsi un défi, un truc à tester ou même à collectionner. #gottacatchemall

Tous les goûts sont dans la nature et il n’y a rien de mal à éprouver de l’attirance pour des personnes qui présentent des traits distinctifs. Vous craquez pour les fossettes? Good for you! Vous avez des vertiges quand vous apercevez un(e) rouquin(e)? You do you, boo.

Mais lorsque que vous faites une fixation sur ces traits, en vous montrant incapables d’apprécier l’objet de votre désir pour les autres trucs qu’il a à vous offrir, c’est de la fétichisation. Et si le trait qui vous fait palpiter ou swiper à droite est relatif à la couleur de peau…ben c’est de la fétichisation raciale et ça n’a absolument rien de flatteur ou d’attirant.

Si vous n’êtes pas convaincus par mon argumentaire, prenez cinq minutes pour écouter le slam de la poétesse et auteure Suheir Hammad. Ça vous replace les idées et en plus, ça rime.

En terminant, est-ce que quelqu’un aurait l’amabilité de me confirmer ce qu’on dit sur les femmes noires? On dirait que j’ai encore des doutes.