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Apollon, Daphné et le consentement - entête

Apollon, Daphné et le consentement

Le mythe, ce concept imaginaire qui sert à expliquer des phénomènes cosmiques, naturels et sociaux, a toujours permis de dégager les valeurs fondamentales d’une société.

Bien qu’aujourd’hui on ait la science, la psychologie ou encore la sociologie pour expliquer certains de nos comportements, on a parfois encore recours à des images tirées de la mythologie grecque pour nommer ces comportements : avoir une épée de Damoclès au-dessus de la tête, se sentir comme Sisyphe, être narcissique, etc.

Mais à notre époque d’idéologies et de mouvements polarisants est-ce qu’on peut encore se tourner vers les mythes grecs pour décrypter nos comportements sociaux (notamment notre rapport à la séduction et au sexe) et mieux les comprendre?

Si c’est pour dire « check, ce phénomène-là existe depuis BEAUCOUP plus longtemps qu’on ne l’imagine», oui.

C’est particulièrement vrai en ce qui a trait au féminisme, puisqu’il suffit de s’intéresser un tant soit peu à la mythologie grecque à travers le prisme féministe pour constater que les dieux grecs ont pas mal varlopé les femmes (humaines et déesses) et que ces moult varlopages peuvent servir à illustrer à quel point le sexisme, le patriarcat et la culture du viol sont tissés serrés dans notre imaginaire collectif.

Par exemple, si on souhaitait aujourd’hui illustrer la réalité des femmes face au consentement, et ce, avec un mythe grec, je crois qu’il n’y a pas meilleur exemple que le mythe d’Apollon et de Daphné.

 

Fille de fleuve et dieu des softboys

Commençons par les présentations. Apollon, c’est le dieu grec des arts, du chant, de la musique, de la poésie et de la beauté masculine. Si on emploie un langage millénial, disons que dans cette histoire, Apollon est le dieu des softboys.

Daphné, c’est une nymphe. Son père est le dieu-fleuve Pénée (scusez-la) et sa mère est Gaïa, déesse de la Terre. Daphnée est jeune et belle et elle ne souhaite que vivre sa vie. Elle se promène, cheveux au vent, dans les bois avec d’autres nymphes et elle ne veut rien savoir des hommes ni des dieux ni de l’amour ni du mariage. Son père a beau la gosser en lui disant qu’elle est trop belle pour rester célibataire, elle lui répond qu’Artémis, la déesse de la chasse, est bien restée vierge, elle. Ce à quoi Pénée répond un « Ouin, OK » semi-convaincu. Daphné, pour prouver son point, lui rappelle alors la fois où elle a tué Leucippos avec ses chums de filles, parce qu’il s’était déguisé en nymphe pour tenter de l’approcher et la violer. Daphné ne blague pas avec sa liberté.

Un jour, Apollon eut l’idée géniale de s’ostiner avec Cupidon en lui disant que les prouesses à l’arc de ce dernier étaient moins impressionnantes que les siennes. Cupidon lui dit simplement : « Tiens mon drink. » D’une shot, il décoche deux flèches. L’une, en or, transperce le cœur d’Apollon et le rend immédiatement amoureux de Daphné. L’autre flèche, en plomb, atteint Daphné et la rend immédiatement dégoûtée par Apollon.

Que se passe-t-il, croyez-vous? Apollon se transforme en softboy gossant qui lui chigne son amour à l’oreille. Selon Ovide dans ses Métamorphoses, il lui aurait dit de quoi du genre : « Ô nymphe, je t’en prie, fille du Pénée, arrête, ce n’est pas un ennemi qui te poursuit, ô nymphe, arrête. [...] Moi, c’est l’amour qui me jette sur tes traces. Quel n’est pas mon malheur! »

 

Poursuite passionnée

Daphné prend alors ses jambes à son cou et se sauve à toute vitesse du dieu-prédateur. Apollon la poursuit à travers la forêt et comme il est porté par les ailes de l’Amour, il la rattrape assez rapidement. Il est rendu tellement proche que la nymphe peut sentir son souffle dans son cou. Un vrai film d’horreur.

Épuisée, à bout de force, gossée, désespérée, Daphné appelle son père à l’aide : « Viens, mon père, viens à mon secours. [...] Délivre-moi par une métamorphose de cette beauté trop séduisante. »

Son père l’entend et acquiesce, et la transforme sur le champ en laurier.

Croyez-vous que ça décourage Apollon? Pantoute! Il enlace le tronc d’arbre, à travers lequel il peut encore sentir les battements de cœur de Daphné. Et il lui dit (ici, je paraphrase un peu) : « OK, si c’est comme ça, si je peux pas te posséder en tant que femme, je vais te posséder en tant qu’arbre. Pis ça tombe bien, t’es enracinée et silencieuse alors tu ne peux plus te sauver et tu ne peux plus rien dire. Je vais te transformer en symbole de victoire. Ma victoire sur toi. Tous les hommes de pouvoir à venir, généraux, empereurs, césars, porteront une couronne faite de tes rameaux. Ça t’apprendra. »

 

La fuite séduisante

Donc on a ici l’histoire d’une nymphe qui a dû se transformer en ARBRE pour échapper aux avances d’un dieu qui ne comprend visiblement pas le sens du mot « non » et qui ne s’arrêtera pas à un corps recouvert d’écorce pour satisfaire ses pulsions.

C’est un mythe qui m’est souvent revenu en tête depuis le début de #agressionnondénoncée. Quand j’ai lu le témoignage d’Alice Paquet, puis quand j’ai lu les témoignages des victimes de Harvey Weinstein, puis quand j’ai lu les témoignages des victimes de Louis C.K.. Toujours cette histoire de poursuite.

Cette chasse qui est perçue comme un jeu par l’agresseur. La fuite (y a pas plus clair comme non-consentement que de physiquement quitter) qui est perçue comme un geste provocateur, invitant.

La vengeance apposée sur celles qui ont échappé aux avances, mais qui savent : réduites au silence, leurs carrières sabotées.

J’ai aussi pensé à ce mythe quand j’ai appris que Hugh Hefner avait acheté le caveau funéraire voisin de celui de Marilyn Monroe, afin que ses cendres soient déposées près des siennes. Comment même la disparition du corps ne suffit pas à dissuader un homme qui souhaite conquérir une femme. Comment pour certains, urne de cendre, arbre ou femme, c’est du pareil au même.

 

Les lauriers d’une nouvelle victoire

Avec les nombreuses initiatives apparues dernièrement comme #moiaussi et #timesup, qui visent à encourager la prise de paroles et à soutenir ceux et celles qui dénoncent, je me suis mise à rêver à la transformation du symbole du laurier, en symbole de victoire sur les agresseurs.

J’imagine les victimes d’inconduites sexuelles, Daphné à leur tête, venir reprendre aux agresseurs leurs couronnes de laurier, s’en coiffer et leur faire un beau doigt d’honneur bien droit avant de repartir courir dans les bois.

Alors avis aux Apollons contemporains et autres pas fins : ne vous assoyez pas trop confortablement sur vos lauriers, Daphné et sa gang vont venir vous les tirer de sous les fesses.